Le Dernier Sapin
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Le Dernier Sapin Ou comment William sauva Noël par le biais d'un chocolat chaud plutôt immonde.

William Weaver se tenait devant ce qui était peut-être le dernier sapin de Noël de la galaxie.

Les Circonstances l’ayant mené à cet endroit étaient d’une incroyable complexité et il ne savait pas exactement où en était le commencement. Certains pseudo-experts du cas Weaver diraient que tout commençait au moment de sa mort, d’autres au moment où il avait choisi de prendre ou de ne pas prendre ce vaisseau spatial ou encore le moment où les lois de l’univers avaient décidé de se rebeller et de perturber le « continuum espace-temps », comme dirait un mauvais auteur de science fiction terrien. Mais William, plus platonique, pensait que c’était à l’instant où il avait bu son premier chocolat chaud depuis des siècles.
Le pire était sûrement le fait qu’il était loin d’être extraordinaire, le goût était bien trop sucré et les tentatives d’arômes artificiels créés par la société Ambrois’inc -spécialisée dans l’archéologie gustative- ne recréait que vaguement le goût d’une plante morte il y a des millénaires -le Grand Retournement n’ayant malheureusement pas ramené ce spécimen dans notre dimension-. Mais ce qui était important c’était que William s’était souvenu. Il s’était souvenu de milliers de plats apportés. Il s’était souvenu de la chaleur des cheminées, du rire des enfants, et surtout, il s’était souvenu qu’il n’avait pas fêté Noël depuis des siècles. Avec la disparition des anciens dieux, tout ce qui avait un rapport avec les fêtes chrétiennes avait été effacé de la culture populaire au profit de nouvelles célébrations. Mais William s’en souvenait. Et il désirait ardemment passer son réveillon auprès d’un sapin à déguster un chocolat chaud, même répugnant.
Le plus dur fut de trouver le sapin. Cette plante avait totalement été effacée il y a de cela des millénaires avec la destruction de la Terre, mais son retour via le Grand Retournement avait aussi ramené de nombreuses espèces de conifères. Il était néanmoins impossible pour William de retourner sur la planète à temps, cette dernière étant remplie jusqu’à l’étouffement de chercheurs tentant d’expliquer le pourquoi, le comment et surtout de politiciens tentant d’instaurer une paix relative avec les autochtones. Tout espoir de célébration pour William aurait été perdu s’il ne possédait pas des relations plus ou moins omniscientes lui devant un service. Après un voyage rapide jusqu’à l’Oracle de Delphes (plus du tout situé à Delphes mais dans un vieil appartement où elle découvrait les joies de la technologie, et surtout de l’amour avec une demi-humaine rousse ingénieur en informatique), William apprit, sur une planète lointaine de la périphérie du système d’Orion -l’équivalent d’une banlieue interstellaire- l’existence d’une station spatiale dont la mission était de regrouper les choses retrouvées via le Grand Retournement. Il prit le premier Faisceau de Transportation disponible et eut la surprise de découvrir un endroit charmant et chaleureux là où il attendait des rayonnements froids et pressurisés.
L’endroit était un délicieux bordel, rempli à ras bord d’objets obsolètes que William n’avait pas vu depuis des siècles (du moins, ce William). Au centre de la station trônait un jardin botanique. Le jeune homme plus si jeune -et plus tout à fait homme- salua discrètement l’employé d’un signe de la main et alla s’installer au pied d’un gigantesque conifère.
Il inspira profondément et se souvint de pourquoi il n’avait pas fêté Noël depuis des siècles.
Quand on est immortel, on s’attend à ce que le principal problème soit la mort de nos compatriotes au fil de la marche irrémédiable du temps.
C’est vrai.
Mélodramatique mais vrai.
Mais quand nos compatriotes sont eux aussi immortels, le principal problème est essentiellement l’éloignement.
Au fil des siècles, le contact diminue, la communication se perd. Vous vous envoyez un message par an puis, soudain, le temps n’a plus aucune logique et vous oubliez.
Et un matin (un matin parmi tant d’autres) vous vous réveillez, et vous réalisez que vous n’êtes plus proche de personne. Que vous êtes une masse froide, infinie, distante, condamnée à vivre éternellement.
William ne trouvait pas cette perspective réjouissante mais il s’était fait une raison.
Jusqu’à maintenant à vrai dire.
Il leva les yeux vers le sapin et caressa l’écorce de son bras droit, son bras gauche étant bien trop instable pour faire quoi que ce soit.
Il était comme lui, une relique du passé conservée éternellement par la volonté étrange d’êtres supérieurs.
Il tourna la tête et vit l’extraterrestre (même s’il était probablement moins à sa place ici qu’elle, étant donné l’étrange situation de sa lointaine planète bleue) et réalisa qu’elle aussi se sentait probablement seule, perdue au fin fond d’une station spatiale à des milliers de kilomètres de toute planète habitée.
Alors il inspira, sourit et s’avança.
« Joyeux Noël, Mademoiselle. »
Et il n’en pensait pas moins.

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