Jeu d'échec
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II Jeu d'échec

Ambiance sonore

Samuel ne bougeait pas, il restait assis, à contempler son assiette, serrant sa peluche contre lui. Il avait le regard vide, et des larmes au bord des yeux. Néanmoins, il se retenait de les laisser couler. Des sanglots nuiraient à coup sûr au silence glaçant qui régnait dans la salle à manger. Il se devait de se taire, de retenir sa tristesse, pour éviter de se faire remarquer. Se tenir droit, serrer les cuisses, garder les pieds bien à plat au sol… Tant de règles de conduite qui pesaient sur les épaules des enfants, encore plus jour après jour. Il était déjà exceptionnel qu'on l'autorise à garder sa peluche pendant le repas, aussi, il préféra éviter de se faire remarquer.
Soudain, une bonne sœur se dirigea vers sa table, le regard grave, puis lui dit :
— Hills, la sœur Hanna souhaite te voir dans son bureau. Suis moi.
Déconcerté, il se leva et marcha à la suite de la bonne sœur, trottant pour ne pas être distancé par les rapides enjambées qu'elle effectuait.
Arrivé au quatrième étage, elle lui présenta de la main le fond du couloir, puis fit demi-tour. Après avoir toqué, Samuel entra dans la pièce indiquée.
— Hills, te voilà. Prends place. Dit-elle sèchement.
Il s'approcha du bureau et escalada la chaise trop grande pour lui.
— Déjà, toutes mes condoléances pour ta mère. Tu m'en vois navrée.
Samuel sentit un étrange sentiment de dégoût qu'il ne connaissait pas. Un sentiment violent qui lui retourna l'estomac, tant sa haine était forte. "Quelle hypocrisie, c'est répugnant !" s'étonna-t-il à penser.
— Merci… Répondit-il mécaniquement en baissant les yeux.
- Cependant, comme tu t'en doutes, maintenant, plus personne ne peut payer le pensionnat pour toi. Aussi, nous nous voyons dans l'obligation de t'envoyer dans une maison de travail. Tu prendras un train pour Londres la semaine prochaine.
— Quoi ?! Non, pitié ! Tout sauf ça ! Je peux rester ici, je peux travailler dans les cuisines, je vous en prie, pas les maisons de travail ! On dit qu'on y vit dans le malheur.
— Désolée, Hills. Nous n'avons pas le choix. Maintenant, merci de retourner dans la salle à manger avec tes camarades et de m'épargner tes jérémiades. Coupa-t-elle avant de reporter son attention sur des papiers.
Samuel ne bougea pas cependant, et resta médusé.
Voyant qu'il ne partait pas, la sœur Hanna soupira puis lui fit un signe agacé de la main, lui demandant de partir. Samuel descendit de la chaise, et se dirigea lentement vers la porte. Une fois dans le couloir, il s'adossa au mur et se laissa glisser au sol. Il étouffa un hurlement, agrippa avec rage ses cheveux, et se mordit à sang la lèvre inférieure avant de finalement enfouir la tête dans ses bras et sangloter.
Il avait entendu parler des maisons de travail, et on lui avait dit qu'on y brisait les enfants qui s'y trouvaient. On avait peu de nourriture et de mauvaise qualité, on dormait à même le sol, et il y faisait aussi froid que dans les rue. Samuel ne voulait pas y aller. Il préférait encore devoir récurer les toilettes du pensionnat plutôt que d'aller dans une maison de travail.
C'est alors que la porte au bout du couloir s'entrouvrit dans un long grincement retentissant. Samuel sursauta et tressaillit, puis observa la porte, les yeux écarquillés. Mais la curiosité l'emporta sur la peur, aussi, il se leva et se dirigea vers la pièce. En s'approchant, il constata qu'il s’agissait de la pièce toujours soigneusement fermée par les bonnes sœurs. Celle qu'elles fermaient avec une grande clé rouillée en fer forgé. Samuel poussa doucement la porte, et entra dedans.
C'était une grande pièce circulaire au plafond mansardé. Le mur opposé à la porte était une grande vitre qui donnait une vue sur la cour. Au centre de la pièce, trônaient deux grands fauteuils recouverts de draps blancs, séparés par une table basse sur laquelle reposait un plateau d'échec.

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Samuel s'avança vers lui, posa sa peluche au sol, et l'observa, intéressé. Les pièces semblaient être en marbre. Chacune d'elles disposaient de détails d'une finesse stupéfiante. Elles étaient d'ailleurs éparpillées sur l'échiquier, comme si on les avait abandonnées en pleine partie. Samuel avait déjà joué aux échecs avec la sœur Smith, qui était une excellente joueuse. Il prenait toujours les noirs, car il les trouvait plus jolis, et il trouvait que jouer en second était un avantage. Aussi, lorsqu'il vit que le cavalier noir avait l'occasion de prendre un fou blanc, il avança sa main fluette, saisit la petite figurine en marbre, et la remplaça par le cavalier noir. Le bruit de la pierre contre l'échiquier résonna dans la grande pièce, et fit même sursauter Samuel.
Il contempla son œuvre, puis se dirigea vers la baie vitrée, et balaya du regard le paysage. Son attention fut alors attirée par un corbeau, perché sur la croix dans la cour. Celui-ci semblait le fixer. Samuel tenta de l'ignorer, mais le corbeau continuait. Comment l'oiseau pouvait-il se concentrer sur quelque chose d'aussi lointain aussi intensément ?
La porte se remit alors à grincer, et Samuel frissonna. Mais lorsqu'il reporta son attention sur le corbeau, celui-ci avait disparu. Il était interpellé, mais il n'aimait pas l'idée de tourner le dos à cette pièce et à la porte. Aussi il se retourna, et s'apprêta à continuer son inspection des lieux, quand un long et profond hurlement retentit dans tout le bâtiment. Samuel couru dans le couloir, et comprit que le hurlement venait de la salle à manger. Se disant qu'il aurait des ennuis si on le trouvait là, il se rua dans la pièce, pour récupérer sa peluche. Mais en se penchant vers elle, quelque chose le frappa net. La tour. La tour blanche était maintenant au centre de l'échiquier. Samuel était persuadé qu'elle ne l'était pas, quand il avait bougé son cavalier. Affolé, il s'empara de sa peluche et détala aussi vite que possible. Il descendit les escalier quatre à quatre et fit face à un horrible spectacle. Une bonne sœur gisait en bas des marches, le corps distordu, émacié et ensanglanté. Une autre était penchée sur le corps et hurlait en pleurant. Des morceaux de verre recouvraient le sol, provenant de vaisselle brisée.

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— Que s'est-il passé ?! S'enquit une bonne sœur.
— Elle a glissé, elle est tombée ! Le plateau lui a échappé des mains, je n'ai rien pu faire !
Les enfants qui encerclaient la scène criaient et s'affolaient, les surveillants, décontenancés, tentaient de remettre de l'ordre.
Samuel resta pétrifié face à ce qu'il voyait. Le sang de la pauvre femme ruisselait dans jointure du carrelage. Lorsqu'il sentit le liquide chaud et poisseux imbiber lentement ses chaussettes immaculées, Samuel eut l'impression que tout autour de lui tourbillonnait, et il s'évanouit.
Il devait être vingt-deux heures lorsque Samuel rentra dans les combles étroits qui lui servaient de chambre, à lui et à quatre autres garçons, ceux-ci étant déjà couchés dans leurs lits. Pendant l'après-midi entier, les enfants avaient été confinés dans la bibliothèque, les cours ayant été annulés. Pendant l'après-midi entier, les enfants avaient spéculé des théories sur la mort de la bonne sœur, de ce qu'il adviendrait du corps, et de bien d'autres choses dont des enfants ne devraient pas parler. Et pendant l'après-midi entier, ils n'avaient cessé de repenser à l'horrible spectacle dont ils avaient été les témoins. Samuel avait repris connaissance en début de soirée, dans le bac à vêtement sales qui avait fait office de brancard. Ce manque d'attention flagrant à sa santé l'avait révolté, mais il avait préféré se taire. Cependant, il ne pouvait que considérer le mécontentement grandissant qu'il ressentait.
Des pas secs dans le couloir indiquèrent qu'une bonne sœur approchait de leur chambre. Aussi, Samuel se jeta dans son lit et souffla sur la flamme de sa bougie en toutes hâtes. La porte s'ouvrit brusquement et sans toute autre forme de politesse. Quelques secondes plus tard, elle se referma de la même façon qu'elle s'était ouverte, et Samuel se releva. Il s'approcha de la lucarne et s'y accouda. Tout dehors était sombre et formait une unique masse opaque. Au dessus de la cime des arbres, on pouvait apercevoir la lune qui éclairait faiblement la nuit.
Samuel se souvint de la grille dans la forêt, et se jura que le lendemain, il y irait. Après quelques minutes de réflexion, il décida de retourner dans son lit. Organiser son escapade risquerait d'être plus compliqué que la fois précédente. Étant donné que le soir se couchait vite, il ne pourrait y aller que le matin. Or, le mardi matin commençait par les laudes qui duraient assez longtemps, puis les cours s’enchaînaient sans interruption jusqu'au midi. De plus, suite à l'incident, les bonnes sœurs risquaient d'être encore plus vigilantes quant à la sécurité des enfants.
Plus il y pensait, et plus Samuel s'agitait dans son lit. En fait, c'était d'autant plus que quelque chose le dérangeait. Quelque chose de pointu. Exaspéré par son inconfort, il souleva l'oreiller et vit un petit objet dessous. En y regardant de plus près, il constata qu'il s'agissait d'une petite figurine en pierre blanche, une pièce de jeu d'échec. Pour être plus exact… Il s'agissait d'un fou.

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