Il est temps de fuir
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V Il est temps de fuir

Tandis que Will courait dans les rues de Londres, un homme sortit d’une ruelle et le suivit. Trop préoccupé à fuir, l’enfant ne se rendit pas compte qu’il était poursuivi.

Il se mit à pleuvoir et les rues de Londres devinrent vite boueuses. Will se retrouva vite trempé. Il jura. Mary allait encore être mécontente. Tandis qu’il regagnait son foyer, il essaya d’oublier les paroles de la bohémienne et de l’aveugle.

« Des sornettes pour m’arracher quelques pièces… »

Mais leurs visages avaient l’air si sérieux… Si graves… Non. Il devait arrêter d’y penser. Ce n’était que des sottises pour crédules. Rien de plus.

La maison était enfin là, devant lui. On aurait dit une île au beau milieu d’un océan déchaîné. Son île, son foyer. Il s’y engouffra et ferma la porte. Il inspira profondément et alla dans le salon en tâchant de faire bonne figure. Il s’obligea même à sourire mais ce dernier s’effaça vite lorsqu’il vit que monsieur Rotheson, sur son fauteuil, pleurait. Il tenait dans ses mains une lettre. Will n’eut même pas le besoin de la lire. Il savait. Mary se tenait assise à même le sol, comptant des pièces cachées dans un petit coffre. Elle comptait ce qu’il leur restait. Will s’avança et attendit. Le silence se fit, à peine rompu par le tic tac incessant de l’horloge du salon.

Les Rotheson étaient incapables de parler. Mary regardait leurs économies d’un air las. Will se racla le fond de la gorge et parla d’une voix incertaine :

« Je… Je peux travailler à l’usine. Je peux accumuler les petits boulots. Ce n’est pas grave… »

L’ancien inspecteur Rotheson lui sourit faiblement puis se leva et lui ébouriffa les cheveux, les larmes aux yeux :

« T’es un brave petit, tu sais. Mais je suis encore jeune, j’ai à peine trente-cinq ans. Je peux accumuler les petits boulots. Toi, tu vas continuer à aider Mary pour sa boutique.
– Mais… Mais je… »

Mary leva les yeux vers les deux hommes de sa vie et vit l’inquiétude dans le regard de Will :

« Will, dit-elle tendrement, ça fait trois mois que tu es ici. Nous t’aimons comme un fils… »

Tout en disant cela, elle caressa son ventre. Un ventre quelque peu arrondi. Elle soupira tristement puis continua :

« Tu nous as beaucoup aidé. Tu fais de ton mieux. Jamais nous ne te demanderons de partir. Jamais. »

Will acquiesça en silence. Monsieur Rotheson l’invita à s’asseoir. Mary posa le coffre sur le sol et prépara trois tasses de thé. Ils la burent en silence tandis que dehors, la pluie continuait de tomber. Puis, Will se leva et monta dans sa chambre, laissant les Rotheson digérer la nouvelle en paix.

Il se laissa tomber lourdement sur son matelas puis ferma les yeux, essayant de garder son calme. Le monde semblait s’acharner sur lui.

Les gouttes d’eau tombaient avec force sur la toiture, l’empêchant de trouver le sommeil au même titre que ses pensées qui virevoltaient dans son esprit.

Après quelques heures, il arriva à s’endormir mais un bruit le réveilla en sursaut. La pluie s’était arrêtée. Il se redressa et tendit l’oreille. Tout était calme. Mais un autre bruit retentit. Il se retourna. Cela venait des voisins. Il se leva d’un bond et se dirigea vers le mur commun. Il s’approcha des planches de bois fixées au mur. Il regarda à travers un interstice. Un autre bruit. Le mur trembla et de la poussière tomba sur lui. Il éternua. Encore un autre bruit. Cette fois-ci, Will dut reculer. Les planches se soulevèrent et il tomba à terre. Une porte s’ouvrit devant lui. Elle menait à un autre grenier, celui des voisins. Une silhouette s’avança tandis que Will rampait à terre pour reculer. Il ne pouvait voir son visage jusqu’à ce que l’inconnu s’avance et s’accroupisse devant lui, se mettant dans la lumière de la lune qui passait par la fenêtre.

Will ne le reconnut pas tout de suite, trop choqué pour réfléchir. Puis, il put enfin se souvenir de lui :

« Vous ?
– Oui. Moi. Je pensais pas te voir de si tôt, gamin. J’ne voulais même plus t’voir. Mais si j’le fais pas, tu vas t’faire attraper. »

Will voulut lui demander pourquoi lorsque un énorme craquement se fit entendre. L’homme à la moustache se leva d’un bond puis soupira :

« C’tait la porte d’entrée. T’as pas été très discret. Ces imbéciles t’avaient retrouvé. J’ai failli te laisser te démerder mais t’as l’air d’être un gosse correct.
– Ils… Quoi ? Mary ! Monsieur Rotheson ! »

Will voulut se lever pour aller les aider tandis que des éclats de voix retentissaient dans la maison. Il put clairement entendre la voix affolée de Mary.

« Mon Dieu… Elle est enceinte… »

Mais il ne put se lever. L’homme l’attrapa par le bras avec force, l’empêchant de descendre.

« Laisse-moi ! »

Will avait hurlé. Les assaillants reconnurent sa voix et commencèrent à monter sous les cris de Mary et les exclamations indignées de monsieur Rotheson. Il put aussi entendre l’un des hommes s’exclamer :

« Gardez-les à l’oeil. Ils hébergent le Diable chez eux. »

Des larmes coulèrent sur ses joues. Will venait de condamner les Rotheson par sa faute. La culpabilité le rongea.

« Ils… Ils vont leur faire du mal.
– T’en fais pas p’tit gars. Sont pas fute-futes ces imbéciles. Tes amis pourront se barrer assez vite. Viens. J’ai pas de temps à perdre. Ils vont te trouver si tu continues à pleurnicher. »

Will ne parvenait plus à bouger. Tout ce qu’il voyait c’était le regard apeuré de Mary tandis qu’elle craignait pour la vie de son enfant ainsi que le regard incompris de son mari. Les larmes redoublèrent. Il venait de détruire leur vie.

« Viens ! Avant que Scotland Yard s’en mêle ! J’veux pas avoir d’ennuis, t’as déjà de la chance que j’sois venu pour toi. »

Voyant que Will ne comptait pas bouger, l’homme soupira puis le prit par le col. Il le traîna jusqu’à la porte. Il le jeta dans la maison voisine que les propriétaires avaient quitté pour la saison avec une bourse contenant quelques shillings puis ferma la porte.

Le verrou claqua. Cela réveilla Will de sa torpeur. Il voulut ouvrir la porte mais elle était fermée. Il tendit l’oreille. Les hommes étaient dans sa chambre.

« L’est pas là ce démon, s’exclama son sauveur. L’a dû certainement se barrer par les toits. »

Will recula et arrêta de respirer. Le mensonge allait-il marcher ?

Apparemment oui, car les hommes descendirent. Son sauveur toqua à la porte mais la garda fermée :

« Va-t-en, dit-il à travers la porte. Avant qu’ils ne te trouvent. Pars, quitte la ville et ne reviens jamais. »

Sa voix était tellement grave, tellement sombre que Will en trembla. Il prit la petite bourse et, les larmes aux yeux, descendit les escaliers puis sortit par la porte de derrière.

La ruelle était sale et pleine de boue. Il se mit à courir jusqu’à trouver une diligence. Elle menait à Douvres. Peu importait la destination. Il devait juste quitter cette ville.

Une ville de malheur. Mais aussi de bonheur. Il espérait de tout cœur que Mary et monsieur Rotheson avaient pu s’en sortir. Jamais plus il ne les reverrait. Son cœur se serra tandis que les larmes continuaient à couler. Il n’avait plus rien hormis ce qu’il portait sur le dos et la bourse qui s’était considérablement amaigrie suite au payement pour la diligence. Il n’avait pas même pu prendre un des livres offert par Mary… Pas un objet. Rien. Les Rotheson ne seraient plus qu’un souvenir. Et c’était de sa faute. Il aurait dû faire plus attention, vivre loin de Londres dès le départ. Désormais, il était aussi seul qu’au départ et il partait pour une ville dont il ne connaissait que le nom. Loin de la fabrique de jouets de William Weaver. Au moins, là-bas, plus personne ne reconnaîtrait ce nom et il serait enfin tranquille.

Les Rotheson allaient lui manquer. Mais c’était surtout l’inquiétude qui le rongeait. Et si les assaillants les avaient tués ?

Rongé par le remords, le doute et la peine, il plia ses jambes et posa son menton sur ses genoux. Il ferma les yeux et de nouvelles larmes coulèrent. Il n’était qu’un gamin. Un gamin qui avait tout perdu par sa faute.

Il arriva à Douvres alors que le soleil n’était pas encore levé. La diligence s’arrêta sur le port et Will descendit. Il respira l’air marin et entendit les mouettes. Les sons étaient biens différents de ceux de Londres. Il vit aussi les grandes falaises blanches ainsi que les bateaux à vapeur qui remplaçaient peu à peu les trois mâts et autres voiliers.

« Un nouveau départ… murmura-t-il. »

Il ne savait pas où cela allait le mener, il n’avait plus que trois shillings, sa veste et son béret sur lui. Mais pris d’un sentiment étrange, il s’engouffra dans les rues de la ville portuaire. Ce sentiment était léger et apaisait un peu son cœur alourdi par la peine et la culpabilité. C’était l’espoir.

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