Autour du repas, tout le monde est là

Autour du repas, tout le monde est là

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"Attends-moi, Psylvia !"

Essoufflé, William peinait à rattraper son amie. La jeune fille avait déjà tourné à l'angle d'une étroite ruelle lorsque le garçon déboucha dans l'artère principale, et il ne remarqua pas les quelques boucles blondes disparaître à la périphérie de son champ de vision.

"Allez, c'est pas drôle, Psylvia, on doit rentrer à l'orphelinat ! Mère va s'inquiéter…"

N'obtenant aucune réponse, William soupira. Il ralentit sa course pour reprendre son souffle, et écarta de son front ses mèches noires trempées de sueur -malgré la température hivernale bien installée-. Il jeta un œil dans les quelques boutiques encore ouvertes et sous les étalages de marchands pressés de remballer leur marchandise, mais sans succès : aucune trace de la jeune fille. Commençant légèrement à d'inquiéter, le garçon essaya de mettre de l'ordre dans ses pensées pour procéder méthodiquement : Psylvia n'était pas très âgée, et n'avait jamais été une rebelle, plutôt une joueuse. Par conséquent, elle se trouvait forcément dans les environs, et surveillait sans doute William du coin de l'œil, afin d'être sûre de s'échapper s'il s'approchait trop. Si le garçon voulait être sûr de l'attraper rapidement, il devait mettre en pratique la sagesse acquise dans son ancienne vie, et procéder méthodiquement : tromper les attentes de la jeune fille lui parut alors la meilleure idée.

"Je vais essayer de faire semblant d'arrêter de la chercher et m'éloigner d'ici, comme ça elle sortira et me révélera sa position… Oui, ça me paraît bien !"

Mettant son plan à exécution, William prit alors la direction de l'orphelinat, tentant de cacher sa jubilation anticipée sous une moue boudeuse. Il quitta la rue animée, et prit le chemin qui longeait la Tamise, sûr que l'absence de cachettes potentielles forcerait Psylvia à se révéler. Pourtant, il put parcourir plusieurs mètres sans que la jeune fille ne se montre, et son inquiétude revint. Etait-ce finalement une si bonne idée ? La jeune fille l'avait-elle seulement vu partir ? Etait-celle réellement cachée ?

Ses trois questions reçurent une seule et unique réponse : un cri aigu déchira le silence de début de soirée, dont William reconnut immédiatement la voix.

"Psylvia !"

Son sang ne fit qu'un tour, et il se précipita en direction de la source du cri, à travers une ruelle perpendiculaire mal éclairée. Il la remonta à toute vitesse, ignorant ses poumons en feu et ses jambes d'enfant qui peinaient à suivre la cadence, pour déboucher sur une petite cour coincée entre trois maisons à l'aspect abandonné. Il y aperçut la jeune fille, pleurant au sol, ainsi que deux garçons plus âgés, l'un tenant dans la main une petite broche en or sertie d'une améthyste.

"Rends-lui ça, déclara William d'une voix qu'il voulut le plus adulte possible en se plaçant devant la jeune fille, face aux voleurs. C'est la broche de Psylvia, elle lui est très précieuse, alors rends-lui !"

Les deux autres tournèrent leur attention vers lui, s'échangèrent un regard amusé, puis éclatèrent de rire.

"Qui t'es, toi ? Un autre orphelin ? T'as, quoi, dix ans ? Tu crois que tu vas pouvoir nous faire peur en jouant au preux chevalier ?"

William serra les poings : son sang d'adulte bouillait dans ses veines, mais il savait qu'il ne pourrait rien tenter, son corps d'enfant étant incapable de suivre ses pulsions.

"Ouah, c'est que ton regard me ferait presque trembler." lança le plus grand des deux garçons en s'approchant de William. Lorsqu'il arriva à son niveau, il le regarda du haut de son imposante stature, et ce dernier se sentit trembler.
Mais l'autre s'approcha et tapota l'épaule de son compagnon tout en désignant une des rues menant à la petite cour :

"Y'a des adultes qui arrivent, on se tire."

Lorsque les deux garçons eurent disparu dans l'entrebâillement d'une des portes partiellement calcinées, William sentit à nouveau ses membres répondre, et se précipita vers Psylvia pour l'enlacer.

"Excuse-moi…"


"Comment est-ce qu'elle va…?
— Elle n'a pas voulu manger, et a fini par s'endormir à force de pleurer."

Entouré par plusieurs autres enfants, William regardait la porte en bois de la chambre d'orphelinat. Les policiers les avaient ramenés, lui et Psylvia, en leur promettant de retrouver les deux voleurs, mais le garçon savait pertinemment qu'ils ne pourraient rien faire : les enfants sont beaucoup plus rusés que les adultes lorsqu'il s'agit de s'échapper ou de passer inaperçu.

"Mère, je suis désolé, si j'avais été plus prudent, jamais ça ne serait arrivé…" dit William à la directrice de l'orphelinat d'une voix triste.

La jeune femme posa sa main bienveillante dans les cheveux noirs du garçon et les ébouriffa en se baissant à sa hauteur.

"Elle m'a raconté comment est-ce que tu t'es interposé pour la protéger dès qu'ils vous ont pris par surprise, William. C'était très courageux, et très sage de ne pas s'en prendre à eux sans réfléchir. Je suis fière de toi."

Puis elle se releva, non sans avoir déposé un baiser sur le front du garçon.

"Elle ira mieux demain, et finira par se faire une raison. Nous lui trouverons bien une autre broche, aussi. Allez, maintenant, allez manger, j'arrive." fit la directrice en rentrant à nouveau au chevet de Psylvia, laissant William et les autres enfants dans le couloir.
Il se dirigea alors vers la salle à manger, retenant les quelques larmes qui perlaient au coin de ses yeux : même dans le chagrin, la blonde avait menti pour le protéger des représailles.

A table, ce soir-là, William rumina des plans pour se venger des deux voleurs et récupérer la broche de Psylvia, le tout sans alerter les dames de l'orphelinat, et en particulier leur Mère. Montant dans le dortoir sans attendre ses autres camarades, il s'emmitoufla dans sa couette et attendit que ceux-ci se couchent et s'endorment.
Une fois la nuit bien avancée, William se glissa discrètement hors de son lit et de la chambre, et s'apprêtait à passer la porte de l'orphelinat sans avoir alerté personne, lorsqu'une main se posa sur son épaule. Il fit un bond avec une rapidité qui le surprit lui-même, et se retourna pour découvrir deux autres enfants : un garçon noir à l'air intrépide, et une grande brune à lunettes, presque encore endormie.

"Luc, Lizzard ? Qu'est-ce que vous faites ici ?" chuchota-t-il en les traînant dans une alcôve du couloir.

"On t'a entendu sortir de la chambre, tu as fait tellement de bruit qu'on se demandait ce que tu voulais faire, alors on t'a suivi."

Partiellement agacé contre lui-même de ne pas s'être rendu compte qu'il était trop bruyant pour de vrais enfants, William leur expliqua néanmoins la situation, et son plan : il savait que, parmi tous les enfants de l'orphelinat, il pouvait faire confiance à eux deux en particulier.

"D'accord, on est avec toi ! Allons venger Psylvia." lança Lizzard en menant les deux garçons vers Londres endormie et animée de la clameur des bars et d'autres activités illégales.


Debout au milieu de la cour en plein début de soirée, les trois orphelins durent se rendre à l'évidence : le plan de William n'était pas aussi parfait qu'il l'avait présenté. Après avoir inspecté la bâtisse dans laquelle avaient disparu les deux voleurs, les enfants avaient remarqué qu'une porte qui paraissait condamnée donnait en fait sur un réseau labyrinthique de ruelles aussi sombres que sales et inquiétantes.
Lizzard commença à argumenter en faveur d'une exploration du dédale de jour, mais Luc tenta de l'en dissuader : la lumière du soleil y pénètrerait à peine, ils ne verraient probablement pas plus que de nuit, et ce genre de coupe-gorge était un endroit à y perdre justement la tête, au sens propre du terme.

William média calmement la situation, arguant qu'il était préférable de rentrer à l'orphelinat pour y réfléchir en sécurité. Les trois enfants sortirent donc de la cour, et débouchèrent le long de la Tamise, là où William avait entendu le cri de Psylvia plus tôt dans la journée.
Soudain, William s'arrêta sur place. Luc et Lizzard s'apprêtaient à lui demander s'il allait bien, mais le garçon les tira soudainement en arrière dans la ruelle d'où ils venaient.

"Will ? Qu'est-ce qui se passe ?" chuchota Lizzard, à moitié tombée à terre.

William lui fit signe de se taire, et pointa discrètement l'angle d'une rue voisine avec un mélange d'appréhension et d'incompréhension sur le visage. Ses deux camarades se penchèrent en avant au-delà du mur, et aperçurent alors ce qui avait effrayé William :

"Mère ? Mais qu'est-ce qu'elle fait ici, à cette heure ? Elle devrait être en train de coucher les plus petits !
— Est-ce qu'elle nous cherche ? se hasarda Luc en regardant William.
— Je ne pense pas : elle n'a pas l'air inquiétée ou contrariée" lui répondit le garçon.

En effet, la directrice semblait plutôt sérieuse : elle attendait devant une maison en apparence banale, jetant de temps en temps des coups d'œil à sa montre. Après un instant, un homme se montra alors, et tendit immédiatement à la jeune femme une petite boîte noire discrète. Celle-ci passa dans les mains de la femme, qui l'ouvrit, en inspecta le contenu, puis sembla dire quelque chose à son interlocuteur, avant de sortir de son porte-monnaie une somme d'argent qui laissa les enfants pantois.
Enfin, les deux se séparèrent, l'homme rentrant dans la maison, et la directrice se dirigeant à l'opposé de la route de l'orphelinat.

Les trois enfants échangèrent un regard, et la même pensée matérialisa la même flamme dans leurs yeux : ils devaient découvrir ce que faisait la Mère si tard dans les rues de Londres.


Suivant la directrice de rue en rue, toujours à bonne distance pour ne pas se faire remarquer, les enfants commencèrent à s'inquiéter de plus en plus : la femme semblait passer de rendez-vous en rendez-vous, échangeant à plusieurs reprises de grosses sommes d'argent (du point de vue de trois orphelins) contre de petits paquets de diverses couleurs, qu'elle ajoutait à chaque fois dans une besace.
Alors que la nuit était bien avancée, la directrice prit enfin la route de l'orphelinat, et les trois enfants durent se cacher parmi les arbres et buissons du parc pour la suivre jusqu'au bâtiment. Seulement, une fois parvenus aux alentours de la porte d'entrée principale, William se rendit compte que la directrice était introuvable : elle avait dû leur échapper à un moment où ils étaient plus préoccupés par le fait de rester cachés plutôt que de réussir leur filature.
Les orphelins décidèrent alors de se séparer, Lizzard partant vers l'aile gauche, Luc inspectant l'intérieur, et William se chargeant des annexes.

Lorsque le garçon parvint à la petite bâtisse servant de cuisines, accolée à l'aile droite, il vit de loin la silhouette de la directrice. Il aurait voulu aller prévenir les deux autres, mais il fut beaucoup trop intrigué par l'énorme masse noire qu'elle semblait traîner derrière elle : il décida de se rapprocher, zigzaguant entre les arbres et fourrés pour mieux apercevoir, mais n'alla pas assez vite : elle passa la porte et la referma derrière elle.

"Merde !" jura William à voix basse en accourant vers la porte.

Par réflexe, il réfléchit à toute vitesse et colla son œil au trou de la serrure.
La pièce à l'intérieur était sombre, mais il put tout de même distinguer les dimensions du sac : environ deux mètres pour le diamètre moyen d'un humain.

"Merde merde merde, c'est quoi ça ? où est-ce que je suis tombé ?" paniqua William en reculant précipitamment. Il commença à respirer fort, et prit un moment pour se calmer et mettre en ordre ce qu'il savait : la directrice sortait la nuit pour acheter des objets inconnus, et revenait quelques heures plus tard avec un sac contenant très probablement un cadavre. Se rendant compte qu'il disposait au final de peu d'informations, le garçon se releva en essuyant la sueur de son front, et se dit qu'il lui suffirait de poser la question à l'intéressée directement, en public afin de s'assurer qu'elle ne l'attaquerait pas.
Décidant de mettre son plan à exécution le lendemain, le garçon rejoignit ses deux camarades, leur raconta tout, et ils décidèrent tous deux de suivre ce plan, puis allèrent se coucher, bien qu'aucun ne dormit réellement.


Le lendemain matin, William sauta de son lit avec détermination, et se rendit directement vers le salon, sûr qu'il y trouverait la directrice. En chemin, il croisa Lizzard et Luc, qui se postèrent à ses côtés pour aller confronter leur Mère.

Mais, en s'arrêtant devant les portes de la salle à manger pour confirmer sa détermination, William huma machinalement l'air. Alors, l'odeur qui pénétra ses narines lui fit écarquiller les yeux : il avait raté un détail, si important !

Faisant un signe aux deux autres, il poussa les lourdes portes en bois, et, ensemble, ils pénétrèrent dans la pièce…

…pour être accueillis par des lumières éblouissantes, des rires de joie et des comptines entêtantes.
La directrice leva la tête à leur arrivée, et, interrompant une lecture, s'approcha des trois orphelins avec trois petites boîtes à la main.

"Joyeux Noël, Lizzard, Luc, William ! J'ai failli m'inquiéter, vous sembliez avoir oublié et vous vous êtes levés très tard… enfin, vous voilà, c'est l'essentiel !"

Interloqués, Luc et Lizzard déballèrent leur cadeau presque machinalement : Luc faillit pleurer en apercevant un couteau-suisse étincelant et un sachet de billes flambant neuves, et Lizzard sauta au cou de leur Mère en découvrant trois petits livres de science. William, quant à lui, était en train de déballer le sien, lorsqu'une main agrippa sa manche et tira légèrement dessus : c'était Psylvia qui, le visage caché derrière ses boucles blondes, arborait fièrement sa broche dorée.

"Tu as vu, Will' ? Mère m'en a trouvé une toute pareille !"

Un immense sourire fendit le visage du garçon, qui déballa en même temps son cadeau : une montre à gousset, un lance-pierre, ainsi qu'un petit mot. Il déplia le papier tout en contemplant la magnifique pièce d'orfèvre et d'horlogerie, et lut les quelques mots :

"Pour ne plus rentrer en retard la nuit, et pour protéger Psylvia."

Il tourna son visage embué de larmes, d'abord vers la jeune fille, puis vers la directrice, mais celle-ci était déjà partie faire autre chose. Alors il accrocha lui aussi fièrement son cadeau à sa poitrine, et rejoignit Lizzard, Luc et Psylvia à table, pour déguster le délicieux plum-pudding de leur Mère, sa spécialité de Noël dont il avait tant entendu parler.

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